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Mettre
en place une programmation de films en bibliothèque
Il
s’agit là d’un rôle
nouveau des bibliothécaires. Les vidéothécaires
deviennent maintenant programmateurs, dans
le cadre du Mois du film documentaire en particulier,
mais pas uniquement. Beaucoup d’entre
eux créent des programmations de films
régulières. Ils construisent
des thématiques, diffusent des programmes
de films dans leur établissement, et
font ainsi connaître à leur public
d’une autre façon leurs collections
audiovisuelles.
Catherine Bizern, programmatrice
Je ne suis pas bibliothécaire, je
n'ai ni les mêmes contraintes ni les
mêmes missions que les vôtres.
Et il me semble que la façon dont
j'aborde et conçois la programmation
découlent de la spécificité de
mon activité de programmation de films
documentaires dans les salles de cinéma.
Je travaille depuis maintenant dix ans, en
Seine-Saint-Denis, dans le cadre d’une
association qui s’appelle Périphérie,
et qui a pour mission d’aider à la
création et à la diffusion
du cinéma documentaire.
En 1995, lorsque Périphérie
a mis en place une action de diffusion, très
peu de films documentaires étaient
diffusés dans les salles de cinéma.
Documentaires sur grand écran avait
de son côté trois ans d'existence.
Pendant quelques années, notre activité consistait à montrer
régulièrement, une fois par
mois dans une salle de cinéma, un
film documentaire qui la plupart du temps
avait été produit pour la télévision.
Peu à peu, le documentaire a été de
plus en plus présent dans les salles
de cinéma, avec une plus grande régularité,
plus de films ont été distribués,
des salles de cinéma ont organisé leurs
propres festivals ou des collaborations avec
des associations.
Le cadre de mon action a donc évolué.
Désormais j’organise deux grands événements,
deux temps forts en Seine-Saint-Denis. Un temps
fort plutôt axé sur la découverte
d’un auteur documentariste, français
ou étranger. Par exemple nous avons
fait une rétrospective sur le cinéma
documentaire de Marco Bellocchio en 2004, et
cette année une rétrospective
du cinéaste espagnol Patino en m’appuyant
sur le travail du Festival Cinéma du
réel sur le documentaire en Espagne.
L’autre temps fort se déroule
sur une semaine, il mêle cinéma
patrimonial et découverte autour de “manières
de faire” de cinéastes.
Cette action de programmation a été initiée
par Claudine Bories, à l’époque
directrice de Périphérie, en
relation avec le travail de réflexion
qui était mené déjà à ADDOC
(association des cinéastes documentaristes),
association créée en 1992, dont
l'objet principal est de permettre à des
réalisateurs de partager leur expérience
quant à leur pratique cinématographique.
C’est donc naturellement autour de ce
même type de questionnements que Claudine
a imaginé notre travail de programmation,
et qu’il se prolonge aujourd’hui
sous la forme des Rencontres du cinéma
documentaire. Une autre spécificité de
ces Rencontres est notre désir de voir
se rencontrer dans un même lieu - la
salle de cinéma - à la fois les
professionnels : cinéastes, producteurs,
critiques, enseignants, tous les gens qui ont à voir
avec la médiation, et le public ; et
de faire en sorte qu’autour de films,
ils se rencontrent, ils discutent ensemble.
Evidemment, dès 1995, notre intention était
politique : mettre en avant le cinéma
documentaire dans sa dimension cinématographique
plus que dans sa dimension informative ou de
documentation telle que l'appréhende
encore le plus grand nombre et dans laquelle
le confine de plus en plus la télévision. |
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La
question du sujet.
Dans le documentaire, un film se définit
souvent par rapport à son sujet, mais
en même temps c’est aussi par le
sujet que les documentaires sont rejetés.
Les documentaristes pourraient donner de nombreux
exemples notamment à la télévision
où un projet de film peut être
rejeté parce que les chargés
de programme ont “déjà traité le
sujet” : le sujet de l’immigration, ça
a déjà été traité,
le sujet des réfugiés politiques, ça
a déjà été traité,
etc...
Des projets des films sont refusés à cause
de leurs sujets - mais en même temps
c’est aussi autour du sujet que l’accroche
des films peut se faire. Voici une citation
de Claire Simon lors d’un débat à ADDOC
sur la question du sujet, extraite du livre “Manières
de faire, formes de pensée”. Elle
disait : “La question du sujet ne me
semble justifiée que du point de vue
de la demande des autres. Notre alibi de cinéaste,
ce pour quoi on nous donne de l’argent,
c’est le sujet. Les sujets sont nos stars,
les réalisateurs de fiction prennent
Robert de Niro, et nous un beur. Ensuite, il
y a un film, ou il n’y en a pas, et il
y a une histoire de quelqu’un qui raconte
une histoire”. Voici aussi ce que disait
Jean-Louis Comolli à la même époque,
vous verrez que finalement cette question du
sujet sur laquelle nous sommes souvent obligés
d’appuyer nos programmations, est à double
sens. “Je crois que faire un film, c’est
amener aussi le spectateur à des sujets
qui ne l’intéressent pas, pour
transformer quelque chose en lui et finalement
il découvrira son intérêt
pour un sujet dont il aurait juré une
demi-heure plus tôt qu’il lui était
indifférent. C’est aussi ça
le cinéma”. Je crois que c’est
autour de ces deux points de vue qu’il
est intéressant d’organiser des
programmations.
Pour vous bibliothécaires, la question
du sujet est aussi un problème puisque
dans le cadre de la nomenclature pour présenter
les films dans vos rayonnages, vous êtes
toujours obligés de leur attribuer une
classification, ce qui est parfois très
compliqué.
On appréhende trop souvent le documentaire
comme un genre, un espèce de grand “tout”,
alors qu’on n’aborde pas du tout
le cinéma de fiction de cette façon.
Il faut se dire que le documentaire, ce n’est
pas un genre, c’est un pan du cinéma,
qui recoupe, aux marges, le cinéma de
fiction, le cinéma expérimental,
un cinéma narratif et un cinéma
non-narratif. Et on peut reconnaître aussi
dans le documentaire des genres différents.
Ce n’est pas le western ou la science-fiction,
mais c’est le cinéma animalier,
le cinéma scientifique, l’aventure,
l’ethnologie, l’ethnographie, et
aussi des choses plus fines, des polars, des
comédies, des comédies dramatiques.
J’ai lu récemment un projet de Valérie
Wincler sur la planète Mars, et le film
se présentait vraiment comme un vrai film
d’anticipation. Je pense qu’il faut
aborder le documentaire dans tous ces interstices,
et non pas comme un genre unique dans lequel
tout se ressemblerait et tout serait fait de
la même façon.
Penser une programmation, pour paraphraser Jean-Louis
Comolli, c’est pouvoir se débarrasser
du sujet. Programmer, ce n'est pas établir
une liste de films, mais plutôt assembler
plusieurs films autour d’un sujet, d’une
thématique, d’une question, d’un
cinéaste, d’un film central. Cet
assemblage doit être conçu comme
un cheminement, un parcours que l’on propose
au spectateur pour aller d’un point à un
autre, de la même façon qu’un
film est conçu comme un cheminement pour
aller d’un point à un autre.
Je pense à une phrase de Jean-Luc Godard
dont je me souviens approximativement, il disait
que la différence entre quelqu’un
qui fait un film en amateur et un cinéaste,
est que l’amateur va faire des plans ou
des séquences, mais ne va jamais penser
la totalité de ces séquences, ne
va jamais penser le raccord entre deux séquences,
tandis qu’un cinéaste pense son
film dans un ensemble, dans un cheminement, dans
des raccords, dans un travail de montage. C’est
de cette façon que j’essaie d’aborder
le travail de programmation, c’est un travail
de montage. Bien évidemment, loin de moi
l’idée de faire travail de cinéaste,
mais j’ai quand même l’impression
que quand je propose une programmation, j’oeuvre “en
cinéma”. |
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C’est un peu présomptueux de ma
part, mais c’est ainsi que j’essaie
d’imaginer le travail que je fais. Cela
veut dire surtout tenter de problématiser
la programmation, faire résonner les
films les uns avec les autres, et proposer
de façon dynamique un croisement des
genres, de croiser des oeuvres ; et de permettre
des incursions du côté de la fiction,
du côté du cinéma expérimental
tout comme les films se le permettent eux-même;
et aussi de montrer des films qui ont des valeurs
de pertinence cinématographique plus
ou moins grandes — pouvoir montrer des
films plus fragiles parce qu’ils répondent
au film précédent, rentrent en
cohérence, et leur donner ainsi leur
place au côté d'un film d’un
réalisateur reconnu et complètement
maîtrisé cinématographiquement.
Tous ceux qui font des programmations savent
que c’est une chose complètement
empirique, que c’est l’expérience
qui nous apprend, et qu’il vaut mieux échanger
et construire ensemble. Pour ancrer les choses
d’une façon plus concrète,
je peux revenir à ma propre expérience.
Quand j’organise une programmation, ce
qui me meut c’est ce qui se passe dans
le milieu professionnel, la façon dont
le documentaire évolue, dont il est
malmené aussi (il est souvent malmené),
cela qui me fait réagir et me guide
dans mes propositions.
Par exemple en octobre 2004, j’ai proposé une
programmation autour de la voix off. Depuis
quelque temps, j’avais cette impression,
que je partageais avec des cinéastes,
des producteurs, des critiques ou des responsables
de festivals, que de plus en plus — parce
que le documentaire a cette drôle de
place d’être pratiquement produit
dans sa plus grande partie par la télévision —,
il connaissait une espèce de glissement
du côté de l'illustration. Le
commentaire envahissait l’ensemble du
film, les images n’étant plus
là que pour illustrer un propos dit
par une voix qui vient souvent du ciel, la
voix de celui qui sait. Et d'un autre côté,
on voyait poindre chez certains, un refus catégorique
du commentaire comme si une véritable
une œuvre de création ne pouvait
en contenir. Je voulais prendre le contre-pied
de ces deux dérives et montrer que le
travail du commentaire, qui existe depuis le
début du cinéma parlant, a été une
forme cinématographique très
riche, qui n’avait rien à voir
avec la façon dont il s’appauvrissait à la
télévision. J’ai donc proposé cette
thématique autour de la voix off, pour
revisiter en particulier le court-métrage
documentaire des années 50. J’ai
présenté également des
films dans lesquels des cinéastes manient
la voix off d’une manière différente
et personnelle, que ce soit Vincent Dieutre
ou le travail qui se fait à la télévision
comme celui de François Caillat et son
film L’affaire Valérie. Cela a
aussi était l'occasion pour moi de proposer
une rétrospective de l’ensemble
de l'oeuvre du cinéaste américain
Ross Mac Elwee dont les oeuvres mêlent
journal filmé et film-enquête.
C’est vraiment de cette façon
que j’imagine les programmations. En
octobre 2005, ma programmation a pour thème
le cinéma direct : encore une fois
dans les films que nous propose la télévision,
je trouve qu'il se passe de moins en moins
de choses dans les plans, et je pense que
le cinéma est aussi fait des histoires
qui se racontent dans les plans.
Autres évolutions dont je voulais
prendre le contre-pied, la tendance à s’intéresser
de plus en plus au film d’artiste,
au vidéo art, à des œuvres
conceptuelles, et de penser que le cinéma
direct n’est plus du cinéma
et n’a pas de mise en scène.
Ce que les œuvres de cinéastes
documentaristes démentent absolument
que ce soit Wiseman, mais aussi des gens
plus jeunes comme Claire Simon, Leonardo
di Costanzo, par exemple... |
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Tout cela représente ma propre approche
de programmatrice, mais il y en a beaucoup
d’autres. Ce qui me paraît important,
et je crois que c’est au coeur de tout
travail de programmation, il faut d'abord
que cela vous intéresse et vous enrichisse
vous-même. Vous programmez, d’abord,
pour vous faire plaisir. Je pense que c’est
fondamental : vous allez accueillir des gens,
parler avec eux ; il vous faudra défendre
votre programmation auprès de financiers éventuels,
etc. Il n’y a qu’une seule chose
qui puisse les convaincre - comme dans le
cas d’un cinéaste qui va défendre
son projet d’ailleurs - c’est
votre désir et votre croyance (à enlever)
en ce que vous faites. Là il n’y
a pas d'autres moteurs. C’est une chose
finalement très égoïste
!
Je pense qu’on peut prendre quatre
ou cinq points de départ pour construire
et organiser une programmation.
- D’abord il y a l’actualité cinématographique,
la sortie d’un film. Par exemple lorsque
l’année dernière est
sorti Histoire d’un secret, beaucoup
de programmations étaient possibles à imaginer à partir
de ce film. Des programmations sur une histoire
intime, puisque Histoire d’un secret était
l’histoire que racontait Mariana Otero
de la mort de sa mère et sa propre
quête dans l’histoire de cette
mort, il y avait là un premier fil à tirer. Évidemment
par le biais de l’avortement, tout
un travail était à faire sur
la question des femmes. On pouvait très
facilement relier ce film, par exemple, à trois
autres films importants à la fois
sur la question de l’avortement et
la question féminine : Histoire d’A
de Charles Belmont, le film de Coline Serreau
Mais qu’est-ce qu’elles veulent,
le film de Delphine Seyrig sur les actrices
et leur condition de femme. Donc à partir
d’un film qui a une sortie en salle,
on peut nouer des programmations qui permettent
de faire se répondre des manières
de faire de cinéaste, des façons
d’aborder des questions, et également
l’histoire du cinéma, puisqu’on
peut partir de l’Histoire d’un
secret, un film de 2003, jusqu’à Histoire
d’A, un film militant de la fin des
années 60.
- Lorsqu'on veut construire une programmation à partir
de ce fameux sujet, il faut essayer d’élargir
ce sujet au maximum. Par exemple, plutôt
que la question de l’école,
parler de l’institution, et essayer
de problématiser ce sujet en termes
cinématographiques. Si je reprends
ce sujet de l’école, on peut élargir
la question : le rapport enfants / adultes,
rechercher d’autres films où existent
des rapports entre des enfants et des adultes,
mais aussi s'interroger sur filmer une institution,
et en situant la place du réalisateur
par rapport à son sujet. De quel côté se
place le réalisateur, du côté des
enfants, du côté des adultes
? Essaie-t-il de trouver une troisième
place où se mettre ? quelle place
est possible au réalisateur dans un
lieu clos comme l’école ? Ce
sont des questions qui tout d’un coup
permettent de se décoller du sujet.
Un enseignant dira “ attendez, à l’école
j’y vais tous les jours, je ne vais
pas en plus voir un film sur l’école ” :
pour l’intéresser, il faut le
faire rentrer dans une problématique
qui est de l’ordre du travail du cinéaste.
- On peut également aborder une programmation
du côté d’un auteur. Essayer
de montrer comment se constitue un style,
comment naît un cinéaste,
comment de film en film il construit son œuvre.
C’est un fil qui me semble très
jouissif à suivre, parce que - je
ne sais pas si c’est aussi visible
dans les autres arts - le cinéma garde
la trace de la fabrication, d’une part,
et de la pensée de la personne qui
réalise, d’autre part. On voit
de film en film comment cette pensée
peut évoluer, comment se met en place
un style, ou des récurrences quant à ce
qui intéresse ou préoccupe
le réalisateur.
- Enfin, la dernière façon
d’aborder une problématique
serait de s’attacher à un aspect
purement cinématographique, comme
la voix off, ou le cinéma direct,
ou encore de s’appuyer sur le travail
que font les revues, par exemple en lien
avec la revue Vertigo, qui à sorti
un numéro sur le son. On peut imaginer
une programmation qui aura comme fil |
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conducteur
le son, ou la couleur, ou le montage, le
champ/contre-champ, etc… Ce peut être
une manière très
ludique de faire se répondre les films,
et de faire se répondre les auteurs
de film en film. Dans ces cas-là, il
est très intéressant de faire
se croiser la fiction et le documentaire, pour
pouvoir mettre en valeur ce qui les unit, ce
qui les sépare, et combien chacun se
nourrit de l’autre.
Voilà un peu la façon dont je
conçois le travail de programmation.
Lieu d’échanges et de
parole
Une programmation est également un lieu
d’échanges et de parole, je vous
propose de réfléchir à la
façon dont une programmation peut être
accompagnée ou non de débat.
On sait très bien que dans un débat
le sujet va toujours revenir, les spectateurs
sont aussi là pour raconter leur expérience
par rapport au sujet abordé dans le
film. Je me préoccupe donc moins de
la façon dont le sujet va arriver, que
de mettre en oeuvre une parole autour de la
manière de faire des cinéastes.
Voici trois exemples.
Patricio Guzman est le réalisateur du
film Salvador Allende, de La bataille du Chili,
La mémoire obstinée Le cas Pinochet,
et beaucoup d’autres films. On le connaît
surtout pour ses films sur le Chili, parce
que c’est au coeur de son histoire personnelle
et de sa problématique de cinéaste.
J’ai organisé une rétrospective
autour de son travail, et c’est très
important pour lui qu'on puisse, lors de rencontres
, arrêter de parler du Chili pour parler
de son travail de cinéaste. Cela semble
contradictoire, car il est très obsessionnel
dans son travail de cinéaste, mais cela
lui importe beaucoup. Comme les salles vont
chercher le public là où il est,
on a tendance quand on fait venir Patricio
Guzman de faire venir toutes les associations
d’Amérique latine et de Chiliens.
C’est vraiment un problème de
mettre en place un dispositif qui permette
de quitter un peu la question du Chili pour
en venir à la question du cinéma.
Il m’est arrivé d’organiser
un débat avec Patricio face à une
salle exclusivement de Chiliens, nous avions
alors invité d'autres cinéastes,
Eric Pittard, Bruno Muel, pour mettre en avant
la place du cinéaste.
Autre exemple qui est pratiquement un contre-exemple,
c’est Rithy Panh. Il met en oeuvre dans
son cinéma des dispositifs qui sont
souvent très complexes, comme dans son
dernier film S21, la machine de mort khmère
rouge.
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Quand on voit son œuvre, on constate
combien il complexifie sa manière de
faire. Or quand on invite Rithy Panh, il parle
peu de cinéma, c'est toujours une occasion
pour lui pour revenir sur la situation du
Cambodge. Il a un devoir de parole, de réflexion
et de mémoire et lors de ses rencontres
avec le public, c’est aussi
ce devoir-là qu'il prolonge.
Troisième exemple, c’est le travail
qu’a fait Henri-François Imbert
avec No pasaran, album souvenir, ce film qui
a pris pour sujet la Retirada des républicains
espagnols. Souvent étaient dans la salle
des enfants de républicains, ou des
gens qui avaient vécu cette période
et qui voulait en savoir plus. Henri-François
quant à lui n’avait rien à dire
( de plus que son film) par rapport à cette
histoire. De plus son film était parfois
critiqué par des historiens parce qu’il
s’intéresse à quelques éléments
seulement, des choses qui semblent infimes
face à l'histoire. Lui, ce qui l’intéressait
avec ce film c'est la façon de mettre
en scène une recherche et des photographies.
Il aurait pu être en porte-à-faux
avec le public, mais finalement sa méthode était
de s’effacer et de laisser les gens raconter
les souvenirs que le film avait permis de faire
resurgir, leurs expériences. Souvent
ses projections ont été des moments
forts, catalyseurs de cette mémoire
qui remontait. Souvent, on proposait au responsable
des salles, non pas d’inviter Henri-François,
mais d’inviter des historiens, des responsables
d’associations, d’enfants de républicains,
parce qu’il n’était plus
la bonne personne pour un débat.
Tout cela m’amène à dire
que si l’on imagine un débat,
le mieux est de concevoir le débat en
même temps que l’on conçoit
la programmation. C'est l’idéal,
mais pour construire une programmation, on
est souvent pris par le temps, par la recherche
des films, par la communication, etc, et finalement
on ne pourra s’inquiéter du débat
qu’une fois la programmation faite.
Il y a une autre façon de programmer
que je n’ai pas encore évoquée,
qui est justement d’organiser la programmation
en fonction du débat que l’on
envisage. Par exemple, il peut être intéressant
de faire parler des cinéastes de fiction
sur le documentaire, et de faire parler des
cinéastes documentaristes sur le cinéma
de fiction : évidemment c’est
la question du débat qui commande alors
au travail de programmation. De même,
il y a quelques années, nous avions voulu
entendre les critiques des Cahiers du cinéma
des années 70/ 80 parler du cinéma
qu'ils aimaient. Nous avons ainsi proposé à Labarthe,
Comolli, Narboni, Eisenschitz une carte blanche.
A-t-on vraiment envie d’animer un débat,
ou souhaite-t-on juste présenter le film
? c’est une question importante à se
poser quand on organise un débat. Ensuite
il faut se demander le type de débat dont
il s’agit veut-on faire un débat
autour d’un seul film, c’est-à-dire
un débat à la suite de chacun des
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films programmés, ou essaie-t-on
d’organiser, avec un ou plusieurs intervenants,
un seul débat à partir de deux
ou trois films ? Cette proposition peut être
assez dangereuse, parce que souvent, si c’est
mal organisé et si l’on n’a
pas eu la bonne intuition,
un des films va passer à l’as
et on ne va parler que du dernier film. Il
vaut mieux organiser ce genre de programmation
avec des tables rondes si les réalisateurs
sont présents, ou avec un critique
ou un historien du cinéma qui va pouvoir
faire un travail d’analyse et remettre
en perspective l’ensemble des films
vus.
On peut aussi ne plus du tout se préoccuper
de faire une programmation, et décider
que le débat devient l’événement à l’intérieur
duquel on va donner un certain nombre d’extraits
de films. Cela arrive en particulier avec ADDOC,
où invités par le Festival Cinéma
du réel, nous avons organisé une
table ronde, une proposition de parole nourrie
par des extraits de films.
Les questions qui se posent quand on organise
un débat, c’est quel type de problématique
on veut développer, quelle forme on
veut donner. Est-ce une suite de questions
/ réponses, est-ce une table ronde,
ou des rencontres entre plusieurs réalisateurs
devant le public. J’aime beaucoup cette
dernière forme : j’invite un cinéaste à présenter
une partie de son oeuvre, je demande à des
cinéastes qui aiment son travail, et
devant le public, a lieu une conversation entre
ce cinéaste-là et un cinéaste
qui va poser des questions. C’est un
dialogue entre pairs, dans lequel le public
va pouvoir bien sûr s’immiscer,
mais dans lequel le public est aussi spectateur.
Enfin la dernière question à se
poser est quel type d’intervenant on
va faire venir. Évidemment on pense
toujours au cinéaste, mais je pense
que dans certains cas, la présence d’un
critique peut être plus judicieuse. Comme
je l’ai expliqué tout à l’heure
avec Henri-François Imbert et No pasaran,album
souvenir, on peut aussi faire venir des spécialistes
du sujet, des journalistes, des universitaires,
et des techniciens du cinéma : il n’y
a pas que les cinéastes qui sont à même
de parler de films et de leurs propres films
il y a aussi leurs collaborateurs directs.Un
dernier point : vous savez que la situation économique
actuelle est difficile pour les cinéastes.
Je pense que si l’on invite des réalisateurs à venir
parler autour de leurs films, il faut commencer à se
poser la question, pour nous qui vivons du
travail des cinéastes, de la rémunération
de ces interventions. On a l’habitude
de rémunérer les critiques, vous
avez l'habitude de rétribuer les écrivains
qui viennent présenter leurs livres
dans les bibliothèques. Faire le tour
de la France avec son film, c’est aussi
un travail. Nous sommes en train de nous interroger
au sein d’un groupe qui s’appelle
Le groupe 24 juillet, mais aussi au sein de
la SRF et de l'ACID sur la façon dont
les interventions des cinéastes pourraient être
prises en charge. Il y a plusieurs partenaires
qui pourraient participer à l'ensemble
des coûts inhérents à la
mise en place d'une rencontre avec le public
depuis le déplacement jusqu'à la
rémunération de l'intervenant à la
fois au niveau des structures elles-même,
mais aussi des régions, des départements,
de la SCAM, du CNC.
Le public
Je m’inscris dans une situation très
spécifique, puisque j’organise
des programmations dans des salles de la Seine-Saint-Denis,
qui sont à la fois des salles de recherche
et de proximité, et qui toutes font
un travail spécifique de recherche de
public. Ces salles ont déjà un
public, qui s’est intéressé petit à petit
au documentaire.
Je pense que c’est très compliqué de
savoir quel public va venir voir un film. Souvent
on a le réflexe de chercher des publics
captifs, c’est-à-dire par exemple
si on a un film sur le Chili, contacter les communautés
chiliennes, etc… Parfois ça marche,
et parfois ça ne marche pas. On le constate
aussi avec les films en sorties commerciales.
Les distributeurs mettent en place un travail
spécifique pour aller chercher un public
qu’on penserait intéressé par
le sujet du film.
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On
se rend compte que c’est plus compliqué :
il n’est pas sûr que les enseignants
aient envie d’aller voir un film sur
l’école, que les médecins
aient envie d’aller voir un film sur
le cancer. Par exemple pour le week-end organisé à l’Écran
de Saint-Denis sur le cinéaste Basilio
Martin Patino, j’étais persuadée
que la communauté espagnole allait
se déplacer en masse. Il y a eu beaucoup
d’envois de programmes. En fait, finalement
ils sont venus assez peu. Pour un autre film,
tout à coup ça va marcher.
Je crois que c’est du tâtonnement.
Aussi, il ne faut pas avoir peur, et surtout
il ne faut pas faire des choix “ pour
le public ” !
Je pense que la régularité d’une
programmation est un facteur important de constitution
d’un public, qui peu à peu connaît
le lieu et lui fait confiance. Il faut sans
doute plutôt viser une certaine fidélisation
d’un public. J’aime bien que la
salle soit pleine, mais c’est, je l'avoue,
une question que je me pose moins que mes partenaires
responsables des salles, pour qui c’est
une préoccupation légitime et
qui m'aident à penser aussi dans cette
direction. Il me semble que le plus intéressant
est d'arriver à mêler les publics.
C'est ce que nous faisons à Periphérie
: faire venir les professionnels dans les salles
avec les spectateurs, et concevoir nos programmations
avec cette idée-là.
Catherine Bizern
Images en bibliothèques
Assemblée générale
5 Avril 2005
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